J’ai découvert ce matin, le long du canal, auprès d’un arbre qui s’y penchait dangereusement, une corneille mantelée prise dans sa mort. Elle était recourbée sur elle-même, tentant de former une sphère pour se protéger du monde. Il y avait quelque chose d’enfantin et de si fragile dans cette forme dont le gris naturel de son plumage semblait plus blanc qu’il ne l’aurait dû. Il était recouvert de la neige artificielle d’un extincteur, celui-ci jeté un peu plus loin au pied d’un autre arbre couvert d’ordures, indifférent à cette scène où l’affliction s’ignore, comme à celle sans doute qui précéda où un quelconque drogué qui peuple cette région abîmée de la ville, emporté dans la tempête qui parcourait ses veines, a voulu éteindre le vol noir et pourtant si vif de l’oiseau. Dans le vide qui semblait soudain m’envahir, j’aperçus une autre corneille qui tournait autour de la dépouille. Je me suis reculé instinctivement de quelques pas pour ne pas l’effrayer, comme si je sentais entre elle et moi une communauté du deuil. Je l’ai observée tourner autour du corps mort de l’oiseau sans jamais le regarder en face, mais en l’entourant d’une présence qui disait que l’amour n’est pas une chose humaine. Cette autre corneille plus endeuillée qu’à son habitude ne s’éloigna pas de l’endroit où gisait la morte, refusant de s’en écarter, triant les feuilles à son entour, éloignant les déchets du cadavre pour dire négativement l’aura de l’oiseau qui lui fut cher. Elle semblait chercher désespérément à recouvrer un goût de l’ordre au creux de l’entropie qui fit de son chagrin une matière racinaire, comme pour chasser ce qui demeurait d’humain auprès des restes de ce corps qu’elle aima. Je me suis éloigné un peu plus, retournant à la boue de mon hiver, car j’avais cette impression tenace que ma présence continuait à dire l’indécence de notre humanité. J’ai ressenti une tristesse plus grande que cette ville qui contient mes pas, et je me suis dit, faiblement pour que l’oiseau ne m’entende pas, que le monde ne survivrait pas à sa laideur.