Retrouvé, dans un petit carnet noir, un étrange empilement de citations. La littérature se contorsionne comme une vipère à laquelle on aurait coupé la tête.
La Société procède comme l’Océan, elle reprend son niveau, son allure après un désastre, et en efface la trace par le mouvement de ses intérêts dévorants1
Sept yeux dépourvus de paupières cerclaient le sommet de son corps. Il a regagné la porte qu’il avait franchie, émis un crachotement et rejoint le centre de la pièce suivi d’un autre heptapode, le tout sans pivoter. Bizarre, mais logique : quand on possède des yeux de tous les côtés, n’importe quelle direction équivaut à « devant2 ».
La joie de pouvoir enfin se gorger à l’aise dilatait tous les yeux çà et là, les chansons commençaient. D’abord on leur servit des oiseaux à la sauce verte, dans des assiettes d’argile rouge rehaussée de dessins noirs, puis toutes les espèces de coquillages que l’on ramasse sur les côtes puniques, des bouillies de froment, de fève et d’orge, et des escargots au cumin, sur des plats d’ambre jaune. Ensuite les tables furent couvertes de viandes antilopes : avec leurs cornes, paons avec leurs plumes, moutons entiers cuits au vin doux, gigots de chamelles et de buffles, hérissons au garum, cigales frites et loirs confits. Dans des gamelles en bois de Tamrapanni flottaient, au milieu du safran, de grands morceaux de graisse. Tout débordait de saumure, de truffes et d’assa foetida. Les pyramides de fruits s’éboulaient sur les gâteaux de miel, et l’on n’avait pas oublié quelques-uns de ces petits chiens à gros ventre et à soies roses que l’on engraissait avec du marc d’olives, mets carthaginois en abomination aux autres peuples. La surprise des nourritures nouvelles excitait la cupidité des estomacs3.
L’onde de choc balaya le fleuve, renversa les hommes comme des dominos, hérissa l’eau d’embruns, souleva la poussière et fit gémir les arbres en surplomb sous une bourrasque qui alla expirer plus au sud. Montag se recroquevilla, se fit tout petit, les yeux hermétiquement clos. Il cilla une fois. Et en cet instant il vit la cité qui avait remplacé les bombes en l’air. L’espace d’un autre impossible instant, la cité se figea, rebâtie, méconnaissable, plus haute qu’elle n’avait jamais espéré ni osé être, plus haute que l’homme ne l’avait construite, ultime composition de béton pulvérisé et de métal torturé formant une fresque en suspens pareille à une avalanche à l’envers, déployant un million de couleurs, un million de détails insolites, une porte là où aurait dû se trouver une fenêtre, un haut à la place d’un bas, un côté à la place d’un arrière, puis la cité chavira et retomba, morte. Le bruit de sa mort ne vint qu’ensuite4.
Le comte Mosca ne manquait pas de se montrer profondément scandalisé de l’évasion de ce mauvais sujet de Fabrice, et répétait dans l’occasion la phrase inventée par Rassi sur le plat procédé de ce jeune homme, fort vulgaire d’ailleurs, qui s’était soustrait à la clémence du prince. Cette phrase spirituelle, consacrée par la bonne compagnie, ne prit point dans le peuple. Laissé à son bon sens, et tout en croyant Fabrice fort coupable, il admirait la résolution qu’il avait fallu pour se lancer d’un mur si haut. Pas un être de la cour n’admira ce courage5.
Notes
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Honoré de Balzac, Une ténébreuse affaire, trad. Honoré de Balzac. ↑
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Ted Chiang, « L’histoire de ta vie », dans La tour de Babylone, trad. Pierre-Paul Durastanti. ↑
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Gustave Flaubert, Salammbô, trad. Gustave Flaubert. ↑
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Ray Bradbury, Fahrenheit 451, trad. Jacques Chambon et Henri Robillot. ↑
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Stendhal, Chartreuse de Parme, trad. Stendhal. ↑