Je me contente de contempler la grisaille sur le bout de mes doigts. J’y recueille machinalement un peu de mon visage. Augures incertains d’un ciel qui se fissure.
Je n’ai pas de visage derrière mes cicatrices. Aucun nom, si ce n’est une marque derrière la langue, qui ne s’écrit sans le sang des cadavres. De la chaux blanche pour une peau sombre. Seul nom qui se prononce comme un cri. Celui qui effraie les passants. Quelques fantômes se retournent, répondent au cri par un rire. Résonances pour me bercer dans la chute des temps. Quel spectre n’a la compassion des effritements ? Se confondre à d’antiques formes de la désignation des choses. Y chercher la peau d’un visage disparu. Surface trouée de souvenirs. Sous cette croûte blanchâtre : poussières trop anciennes. Promener un sourire comme on promène une lame sur le midi. Fadeur des objets qui circulent dans les os du monde. Des passants s’arrêtent après l’effroi. Ils reviennent avec leur haine. Ils disent que ce nom est un verbe. Mais mon nom n’est pas un verbe, il est un mensonge. Et parce qu’il est un mensonge, il est un langage. Tout m’oblige à faire de mon passé un terrier. Temps présent comme prétexte de l’effacement. Être là pour choisir son propre néant. Parmi les ombres. Ne pas choisir. Croire au vide et se refuser au néant. Conscient des dimensions d’ombres qui se tordent dans l’arrière-fond de nos regards.
Je réponds à la foule, un peu avant que les pierres volent, que le minéral retourne au minéral : je suis personne, et parce que je suis personne, je ne suis personne, et parce que je ne suis personne, personne n’est personne, vous me poursuivez pour poursuivre votre propre effacement, tout est possible et nous choisissons le néant de l’autre plutôt que le vide qui nous contemple, nous nous détournons, rien de notre époque ne doit dire l’Un avant l’être.