Nous commencerons par prendre au hasard cent personnes parmi le peuple et nous les exécuterons car s’ils ne connaissent pas leur faute nous la connaissons trop bien et nous prendrons ensuite cent personnes parmi nos camarades et nous leur couperons un membre au hasard une main un pied la tête parfois car si nous ne connaissons pas leur faute ils la connaissent sans que le doute puisse nous être permis et nous creuserons ensuite pour eux et pour nous toute notre vie durant des fosses dans un bitume sans terre nous y organiserons des tombes au tracé plus parfait que la trajectoire des balles qui sifflent au-dessus de nos têtes et nous enterrerons ce qu’il nous reste de culpabilité dans le ventre gonflé de tous ces inconnus et nous nous allongerons à leur côté dans les divisions oniriques de nos propensions à la trahison.
Nous n’aimons pas l’État. L’État, c’est la mort. Nous n’aimons pas la mort.
Parfois les mots tombent dans d’autres mots. Autrement. Comme un corps dans une prison. Comme ce que ne dit pas, mais ce que pense notre pensée contre-révolutionnaire quand elle se risque à la bordure du dicible — demeurer le traître du traître. Bordure du monstrueux et de sa monstration. Se faire monstrueux, sa monstration, jusque dans l’indicible. Envahir ce que l’on ne peut pas dire. En toute chose. Surtout dans les choses délaissées par la société, clinquante, celle des hauteurs. Celle qui laisse les choses tomber des hauteurs. Des corps jetés qui se fracassent sur d’autres corps nôtres. Des choses qui naviguent contre le courant, dans l’opposition des rives. Ne pas s’organiser : ressasser une dialectique pour batelier ivre.
Et leur joie d’égorger à leur aise, de se placer face à l’histoire, de se moquer de sa fragilité, sans courtoisie pour ceux qui appartiennent encore à leur fatalité. Le mythe précède le récit qu’ils nous forcent d’écrire. Et leur plaisir de plonger leurs mains dans nos ventres. Et jusque dans nos ventres, nous obéissons : les tripes pour refaire les chaînes du maître, nos parures de suppliciés.
Il faut savoir accepter la faim qui ronge le regard. Contempler les barbares qui désignent les barbares. Détourner la tête, puis le regard. Avec tous ces crocs qui obstruent les vaisseaux d’autres barbares : l’ingestion récursive comme blanc-seing avant de hurler au désastre une fois le désastre advenu.
Murmures : croire en l’esclave qui se fait régicide. — Mais il préfère se rebeller contre sa fatalité, se dépouiller de toute idée de liberté, ne rien détruire si ce n’est ce qui sclérose en lui.
Croître dans les entrailles de la garde. En amont des prisons, il fallait prendre le dieu à la gorge, et l’ingérer sans pitié, lui arracher la carotide, puis le visage. Qu’est-ce qu’un dieu sans visage ? Une idée tout au plus. — Du sable.
Aux pieds des embrumés, dans le fouet et dans la maladie, le sable.
L’esclave qui se cache en nous : attendre les soldes pour se parer de sa plus belle croix. Offrir à son propre destin un regard de fatalité. On négocie. On demande le crédit : aumônes des néons. La belle façon de ne pas déplacer le rêve vers sa marge.
Et seul le sol encore se gercera, noir et humide sous un ciel clair et sans nuages.
Les viscères qui viendront dire la vie qui bascule. Mémoire après mémoire, toujours ce même point de fuite dans les sacrifices. Dans les usines, dans les prisons.
Un rhizome de catacombes : d’en bas se construisent le destin et son emmêlement. Une sorte de confusion qui refuse de s’éroder jusqu’au dénuement.
Un fracas à nul autre pareil : le sang ne caille jamais. Il dégorge les égouts.
Comme règne la cybernétique, les choses ne vont plus par deux, elles fusent en réseau, trahissent en réseau. Nous trahissons en réseau. Les choses, ça se dilue et ça se lie dans la dilution. Les unes aux autres. Une grande mare crasseuse de trahisons et d’oubli. Les paroles se croisent, s’ignorent. Ne disent rien. Seule la chose dit : elle ordonne son commerce. Le verbe s’y décompose, sa signification pourrit du dedans. Sonate de l’estrangement : on ne danse pas en rond, mais on déroule nos traîtrises le long d’une spirale. On cherche le carnaval en nous-mêmes. Se repentir : on continue à se venger de nos trahisons anciennes. Parfois on se coupe un doigt pour signifier que l’on n’oublie pas. Mais le plus souvent, on oublie, on se force à l’oubli, la veine percée. Oublier que leur langage d’identité précédait nos trahisons — qu’il en demeure la cause.
On veut brancher son intraveineuse au cosmos. Rien de bien méchant.