Il faut briser la mer gelée, voulait-il me dire. Avec ses mains, avec une hache, avec son crâne. Briser la glaciation des choses dans le dedans et le dehors des choses. Et faire de ces petites brisures qui étincellent dans nos paysages hallucinés, éclats jetés le long de nos dénégations, des capsules d’espoir pour les temps à venir. — Une technique d’espérance dans la rage, pour traverser les effondrements de nos temporalités. L’éthique du créateur : une sorte de retour à soi, aux choses, à leur dénuement de signes. Tenter de s’approcher d’un rôle, d’une luminescence : sidereus nuncius.
Rechercher un effet de soustraction, une dialectique entre l’excès de l’idée et ses effets d’absence.
Déni, désir : on fabrique un sweatshop à l’intérieur de son crâne. On ne finit jamais de le vomir dans le corps des autres.
Notre réalité : soupirs. Notre réalité, et non le réel. Cette fosse commune du réel, creusée d’images. Notre réalité qui obstrue de plus en plus les possibilités d’un retour, à soi, aux choses, jusque dans les poumons qui soupirent. Je soupire donc avec mes poumons qui soupirent mon espoir, je perds mon souffle dans une perpétuelle expiration. Mais je n’ai pas caractère à me résigner. J’essaie d’expirer jusqu’au bout du principe alvéolaire, comme on retourne une chaussette, car si mon époque m’oblige à devoir souffler comme un bœuf, autant que je devienne le taureau sous la lame de Mithra — je cherche dans mon propre sang l’augure. Je n’y trouve rien. Je cherche des armes : il me faut me soumettre à la question.
La provenance de l’objet est aujourd’hui incertaine. S’acheter l’objet demeure toujours possible dans la province qui le produisait par le passé, mais qui ne le produit plus du fait de l’obsolescence de tous nos passés. La provenance de l’objet est l’ailleurs. L’ailleurs est ailleurs, dans la bâtardise du même. J’achète avec des gestes du même : je salis le réel. Consommer et consumer. D’autres accents, d’autres monnaies, dans le même et dans l’ailleurs. D’autres souffrances. Dans cet ailleurs, dans ce lointain-là, des parents, lointains parents esclaves, je crois, y ont fait la guerre. Y ont rêvé petitement, une arme à la main, y ont perdu des membres. Survivre malgré la couleur de sa peau, la couleur de son rêve. Et rêver jusque dans les entrailles des autres. Dans cet ailleurs ou dans l’ailleurs d’à côté, toujours dans une même chair qui pourrit — invisible pourrissement de nos consciences.
Le même. Et la même fatigue, la province, l’autre province, le même objet, le même passé, et l’éternité des chaînes du même.
Microplastiques jusque dans les consciences.
Souillure microscopique dans les creusements de nos représentations : ne pas oublier que tout objet porte son histoire de sang. Ne pas oublier que toute image est un objet de sang.
Même tache du sang des autres, même trace indélébile dans l’invisible. Dans ta drogue, dans ta nourriture, dans ton divertissement. Du sang, sans limites. Du sang par nécessité. Ce qui est lointain n’a que le visage du lointain. On fait de la consommation un holocauste des fantômes. Tout brûle jusqu’au dedans de nos gestes de cendre.