C’est comme cet homme, qui parlait tout bas, et qui m’avoua sa joie d’avoir vu Dieu, quelques instants, dans cet espace infini qui séparait le corps de Jorge Donn de la terre que nous autres foulions. C’était un boléro d’ombres. C’étaient des corps qui luisaient comme des portes où l’on bascule.
Hapax pour apache : ils ont découpé la lune. Et j’y ai bu, à même la source, un liquide lourd, plus âcre que le lait de mes Afriques. Et les ciels clignotaient : tout était parfait et tout mourait plus vite que les corps.
Je m’ennuie de ces abstractions que l’on place sur la souffrance des gens, en méprisant ce qui en exhale, les parfums qui y pourrissent, préférant si souvent le geste qui pense au geste qui panse, comme si l’on voulait redoubler le mal, et coloniser une agonie du lointain de nos valeurs miroitantes de l’ici. On s’entortille de définitions pour tirer à bas prix un quelconque bénéfice de corps confondus à leur image, devenus irréels de toutes leurs morts sans cesse recommencées, pour satisfaire des ego qui se pâment dans le vernis de leurs paroles, eux qui font de leur posture la totalité de leur politique. On colonise par des mots pour liquider cet angle mort : le matérialisme est une affaire d’odeur.
Il ne faut pas s’attarder sur leurs regards, et se contenter de creuser la terre pou se creuser soi-même. Il faut redonner à la guerre un avant-goût de ce que sont les humains. Et, pour cela, nous nous devons de retrouver la graine avant qu’elle ne germe, et de la tenir entre nos molaires, mais doucement, sans pour autant refermer la mâchoire complètement. Et, une fois la puissance au seuil des possibles, nous nous reposerons, nous demeurerons là, dans la poussière des crépuscules, plus droits que l’arbre qui bientôt nous traversera. Puis, lorsque la nuit aura complètement absorbé la ville, nous nous précipiterons au plus profond de ce que le béton conserve d’obscurité pour rendre à la graine tout ce qui compose encore son identité.
Il fut un temps où je pensais avoir mes racines dans un petit village aux murs de chaux, là au pied des montagnes, tout au bord d’une Méditerranée des morts, jusqu’à ce que je découvre la facilité avec laquelle mes racines me furent arrachées. Je flotte depuis sans racines dans ce que peut être une idée pure, libéré des manières dont la langue se cloue à la terre, et je tente d’enseigner à la suite de ce flottement une métaphysique du déracinement. Car un mur blanc est toujours plus rouge du sang des autres.
« La chair fut transpercée d’esprit, comme une condamnation, et il ne resta plus qu’à mettre cet esprit à mort pour que la chair vive libre, d’absolu jusqu’à la charogne », hurlait-il malgré les pierres qu’il mâchait sous son platane.