le paysage est mort, comme un cadavre qui refuse de pourrir sous la glace, attendant désespérément et le soleil et ses gonflements.
L’ordinaire qui se troue. De balles et de mots. Des balles et des mots qui ne contiennent plus rien de leurs valeurs. Ils ne cherchent ni la mort ni la vie, mais la marchandisation de leur confusion. Ils sont le point fixe d’une valeur unique, fongible, gluante. On dispose des mots sur notre langue comme des douilles de fusil. On les place tout autour de nous pour faire rempart. En face de. À côté de. On s’y ensevelit. Des mots incertains. Des mots qui rouillent sous la pluie.
On porte aux nues la fonction. La fonction de porter, de subir ce que l’on porte. C’est une gloire avec laquelle on écrit des demandes d’emploi, des épitaphes, des lettres d’amour.
Une maison de passe avec ses virtualités inconnues. On tient les murs pour résister au ciel, on s’y écorche les mains, avec celles qui passent dans le blizzard, jamais sans peine, toujours sans ville, des mânes qui murmurent la honte des regards aveugles.
Des flammes fines qui cachent l’étoile dans la nuit ukrainienne. Son pourtour caillé de blancheurs industrielles.
Une file de cadavres dans le froid, comme une ligne qui ni ne débute ni n’avoue sa fin. Cette géométrie se plante dans l’estomac, elle y fige le destin, disperse sa cervelle d’estomac dans le rôle que nous assigne l’arme qui vient à nous.
Des chaînes qui tintent, masquent la haine, un continuum de chair, sans silhouettes sans soupirs sans-dents sans-dire sans-peur sans-remords. Un simple amas de peaux. Un vaste repli de non-être et de chagrin. On y meurt d’attendre. Que faire si ce n’est attendre avec celles et ceux qui meurent d’attendre ?
Contre l’hiver, contre ses yeux sans nom et sans âge, un freux chante au milieu du vide. Il chante pour moi et pour le vide. Il dit la matière creuse de notre monde.
Non-lieu. Il ne reste plus rien du lieu lorsque la matraque se hasarde à me fendre le crâne. Il n’en reste plus rien du lieu lorsque je me noie dans le bitume, et que ruisselle un sang gris, gris comme le sang rouge des autres que l’on regarde s’écouler sans rien dire. Je ne dis rien. Ils ne disent rien. Je ne le vois pas sur mon visage ce sang rouge des autres qui est mon sang de grisaille.
Je ne distingue plus la cendre de la neige. Je suis devenu une incarnation de leur flottement.