Étirer la fiction jusque dans la matière. Situer l’art non dans un achèvement, mais dans une transition, y façonner une matière de l’interstitiel, une matière négative, comme pour indiquer ce qui est par ce qui n’est pas, dans cette situation vacillante entre l’informe et la forme. — Œuvrer au noir pour trier les brumes.
Quel ennui, mais quel ennui sublime. Il n’y a, à mon souvenir, qu’avec quelques écritures du modernisme, que j’éprouve cet ennui si particulier, un ennui empli d’émerveillement et de colère, colère, car ces écritures pourraient tant, et tant dire, mais se contentent des chatoiements de leurs ombres, se situent sur un seuil sans jamais le franchir. Sur celui-ci surgissent parfois quelques pages, quelques pages seulement, qui font d’un livre un chef-d’œuvre — l’œuvre au noir dans la pureté du verbe. Et tout s’y tient parfaitement, avec les augures d’un renversement possible. Ainsi, trois paragraphes de Vers le phare, de Virginia Woolf, justifient tout ce qui, en la littérature, vacille vers l’inconnu — « Mais après tout qu’est-ce qu’une nuit ? »
Franz Kafka. 12 février 1922. L’amour est un silence, mais nous pouvons encore y fuir. Avec Kafka, avec ce qu’il reste de nous. Une voix qui fugue, comme une évidence de l’échappement. Vers un amont, incertain, un creuset de perspectives tournoyantes — parfois qui se brisent à notre rencontre.
Je cours après toi, en rond : je trace des spirales autour d’une pierre jetée insolemment dans le canton suisse des Grisons. Rien ne dit les siècles tranquilles de sa situation parmi nos effrois. Elle est et elle n’est pas là, elle s’effrite, et s’effrite plus lentement que nous. De ces célérités différentes naît un tourbillonnement, un éternel retour sur l’émiettement du soi.