Pris d’une colère sourde, je décidai de me venger de la ville, de souiller cette condamnation à la brûlure, morgue des puissants qui enterrent le destin des autres dans un magma pauvre. Il ne me suffit que d’une petite truelle et de poches pleines de graines pour leur cracher à la figure ma vision du monde. Il fallait semer, partout, désespérément, au pied de chaque mur, devant chaque bâtiment public, à chaque recoin de ce qui s’édifie sans nous. Il fallait semer pour se venger de leurs promesses. Laisser pousser la mauvaise herbe au milieu de nos destins. Croire et croître en des divergences qui cisaillent la continuité de leurs temps. Jeter la graine comme on jette une grenade. Sphéroïde qui trace des verticales pour abattre l’évidence. Et la plante qui grimpe contre ce qui nous tient à distance les uns des autres, dans la menace des institutions qui nous observent. Du lierre ou du chèvrefeuille, des vignes en tout genre, de l’adventice toujours, pour briser les murs de nos prisons. Gestes invisibles où tournoie cet espoir insensé que quelques germes puissent triompher du bitume, qu’ils poussent et portent nos vengeances, cet espoir même ténu qu’une seule poignée de plantes survivent, et que des âmes complices se refusent à les arracher, y découvrent une fraternité, un refuge, les préservent comme on préserve des miroirs dans le néant, les nourrissent comme on nourrit l’étincelle fragile d’un foyer au milieu de l’hiver.